Respecterre : la mode écologique, éthique et locale

Charles Marceau-Cotton – membre de la Cité Écologique depuis 2015

Jusqu’à tout récemment, le monde de la mode et des vêtements était un thème où mes connaissances étaient plutôt limitées. Après tout, je n’ai jamais été du genre à suivre les dernières tendances et à accumuler les morceaux de vêtements dans ma garde-robe.

Mais à mon arrivée à l’écovillage la Cité Écologique, il y a 1 an et demi, j’ai découvert l’entreprise Respecterre, qui confectionne sa propre ligne de vêtements (écologiques, éthiques et « fait local »). Commença alors la découverte d’un univers nouveau : les méthodes de fabrication des vêtements, les tissus utilisés, les conditions de travail des employés, la mise en marché, etc. Depuis, je ressens beaucoup de respect et d’admiration pour ce travail.

Pourquoi cela m’attire-il maintenant alors que ça n’avait jamais été le cas? Probablement parce que, comme je vous le ferai découvrir au fil de cet article, l’univers de la mode « fast fashion » (mode « prêt-à-jeter ») est l’un des plus effroyables, tant pour les travailleurs que pour l’écologie. Alors qu’à Respecterre, je découvre une autre façon de fonctionner, axée sur l’utilisation de tissus et teintures plus naturels, de travailleurs qui possèdent des valeurs authentiques et de l’importance du « fait local ».

Donner la parole aux travailleurs

Conscient de l’importance de sensibiliser les citoyens sur l’impact de nos choix de vêtements, et des alternatives écologiques, éthiques et locales qu’on peut adopter, il m’est venu l’idée de donner la parole aux travailleurs de Respecterre. Car ils sont les mieux placés pour le faire. Alors, au cours des prochaines semaines, je vous propose de lire leurs histoires, toutes différentes et complémentaires les unes des autres.

Mais pour cette semaine, j’ai quand même l’intention de vous faire languir un peu. Car je crois qu’il serait intéressant pour commencer de vous mettre en contexte. Quels sont les dessous de la mode «prêt-à-jeter»? Pourquoi devrions-nous encourager d’autres alternatives? Dans cette optique, qu’est-ce qu’une entreprise comme Respecterre peut nous offrir? Comment est né ce projet et qui est derrière ce travail?  C’est un peu tout cela que je vais tenter d’aborder avec vous à travers ce texte.

 Les dessous peu fashion d’une gigantesque industrie

« De plus en plus, nous cherchons à savoir ce qui se cache derrière les produits que nous achetons. En arrière de la compagnie avec qui nous faisons affaire, derrière l’image de marque. Qui a travaillé pour créer et confectionner les produits? Où et comment ont-ils été conçus? Quelles sont les valeurs et le mode de vie affectionnés? » – Ugo Dutil, directeur du marketing et des ventes pour Respecterre. Et bien, peu de gens le réalisent pleinement, la fast fashion laisse une tache indélébile sur bon nombre de ses travailleurs et sur notre planète.

 Des conditions de travail inhumaines

Avec l’accentuation de la mondialisation au fil du XXe siècle, les grandes marques de vêtements ont cherché à réduire leurs coûts de production. L’alternative adoptée aura été, au tournant du XXIe siècle, la délocalisation des usines de production de l’Occident vers l’Orient. Or, on le sait très bien, les lois et normes du travail dans cette région du monde sont bien plus floues qu’ici. Depuis quelques années, plusieurs reportages et documentaires ont recensé l’aspect inhumain du travail dans les usines confectionnant des vêtements pour les grandes marques de la filière textile. Que ce soit le documentaire The True Cost, la web-série Sweatshop, ou encore le reportage Textile : mode toxique de l’émission française Mon envoyé spécial, tous témoignent de conditions de travail pénibles :

  • Des usines insalubres, mal aérées et insécuritaires;
  • Un travail à la chaîne, où la même opération est répétée à une cadence infernale;
  • Des horaires de travail sans fin, avec peu de congés;
  • Des salaires dérisoires : il n’est pas rare qu’un travailleur soit payé 0,50$ pour un morceau qui se vendra 100 fois le prix au détail;
  • Des enfants sont employés dans plusieurs usines;
  • Des produits hautement toxiques sont utilisés, que ce soit dans les teintures ou dans divers procédés de fabrication comme le « délavement », contaminant ainsi les travailleurs. Le contact avec les produits toxiques est ainsi souvent laissé aux enfants, les adultes étant conscients de sa dangerosité.

Un désastre écologique

Si les travailleurs du textile sont éprouvés, qu’en est-il de l’environnement? Là encore, on y observe de graves conséquences. Le premier se trouve à la source même du vêtement : le tissu. Nous regardons tous en achetant un vêtement de quelles fibres il est constitué. Mais savons-nous vraiment ce que cela veut dire? Si je vous disais que 60% de toutes les fibres textiles de la planète sont synthétiques : cela signifie que le polyester, le nylon, l’acrylique, entre autres, sont toutes faîtes à base de pétrole. Encourageant ainsi une ressource non-renouvelable et polluante.

Vous me répondrez peut-être : d’accord, mais bon nombre de mes vêtements portent la mention « 100% coton » sur l’étiquette, en quoi est-ce problématique, considérant que le coton est une fibre naturelle? Tout d’abord car la majorité du coton produit sur la planète est issu d’une production utilisant une grande quantité de pesticides et d’insecticides (ce qui appauvrit les sols et contamine la terre et les cours d’eau). D’ailleurs, selon le Guide du vêtement responsable d’Équiterre, de tous les pesticides utilisés sur la planète, pas moins de 25% le seraient pour le coton!  L’impact de ces pratiques nous est d’ailleurs confirmé par les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui rapporte que « 22 000 personnes meurent chaque année en raison de l’application de pesticides destinés au coton ». C’est aussi une culture qui a extrêmement soif : produire un seul kilogramme de coton nécessite 5 260 litres d’eau (source : Encyclo-ecolo)! Elle pousse aussi souvent sous forme d’OGM, encourageant la dictature d’entreprises comme Monsanto. Son empreinte environnementale est forte et le choix de cette fibre est donc problématique. Heureusement, des alternatives existent dans les fibres naturelles, comme nous le verrons plus tard.

Si les tissus sont un problème, sachez que les procédés de confection le sont tout autant. Au sommet se trouvent les teintures utilisées. Elles contiennent généralement des substances d’une grande toxicité, tant pour les travailleurs de l’industrie que pour nous tous qui portons ces vêtements. Une étude réalisée par Greenpeace en 2012 a démontré que 63% des vêtements confectionnés par plusieurs grandes marques contenaient des NPE, des PFOA ou des phtalates. Ces  produits chimiques jouent un rôle de perturbateurs endocriniens (causant des problèmes de stérilité et de désordres hormonaux), et peuvent aussi être la source de réactions allergiques, de problèmes au foie et aux reins (les organes qui gèrent l’évacuation de nos déchets et toxines) et de cancers.

Enfin, dernier impact écologique majeur de la production délocalisée des vêtements : le transport. Nos vêtements ont parcouru des milliers de kilomètres avant de nous habiller. Au Québec et au Canada, on vante de plus en plus les mérites d’une alimentation locale, qui limite la pollution d’un long trajet, en plus d’encourager nos producteurs locaux. Mais ce mantra est rarement appliqué à l’habillement.

Des options alternatives

Face à ce marasme humain et écologique, quelles sont nos avenues? Car vous serez d’accord avec moi, si un bateau fait naufrage mais qu’aucune bouée de sauvetage n’est disponible, ce n’est guère encourageant.  On dit souvent qu’acheter c’est voter, et que c’est la meilleure manière de changer le cours des événements. Que diriez-vous de commencer à encourager des entreprises de la mode qui partagent des valeurs d’écologie, d’éthique et de «fait local»? Au Canada, l’offre de vêtements prônant ces valeurs n’est certes pas aussi grande que dans le fast fashion mais je vous propose tout de même quelques adresses dans la région à la fin de ce texte.

Respecterre : des valeurs écologiques, éthiques et « fait local »

Je vais aujourd’hui prêcher pour ma paroisse et vous parler de l’entreprise Respecterre. Fondée dans un écovillage en 2007, elle offre une ligne de vêtements en fibres naturelles : chanvre, bambou, tencel (eucalyptus), lin et coton biologique. Ces fibres, à divers degrés, sont beaucoup plus écologiques que les fibres conventionnelles mentionnées plus haut. Pour plus d’informations sur les caractéristiques de celles-ci, je vous invite à lire cet article. La seule composante synthétique que l’on retrouve dans les produits de Respecterre est le spandex (élasthanne), qui donne au tissu une meilleure élasticité, s’adaptant ainsi à tous les corps!

Un autre aspect qui différencie Respecterre est l’importance du « fait local ». L’entreprise achète des tissus de l’étranger ou du fil qu’elle fait tisser et teindre dans la région, puis s’occupe de toutes les étapes de la confection, dans son atelier à la campagne. Des gens de l’écovillage et de la région s’impliquent, du processus de création à la vente au détail ou en magasin, en passant par la taille des tissus, la confection et la publicité. Cela encourage donc l’emploi local, en région de surcroît, et limite la pollution engendrée par le transport.

L’autre valeur défendue par Respecterre est l’éthique. Cela passe premièrement par les conditions de travail de ses membres. Malgré la compétitivité d’un tel secteur et le besoin de respecter des échéances serrées, les tâches sont diversifiées, les horaires flexibles et adaptés, l’ambiance de travail très amicale… et que dire du lieu de travail, en pleine nature, éclairé de nombreuses fenêtres! Respecterre mise aussi beaucoup sur la relation avec le client, sur la transparence de ses méthodes de confection. Sans compter que tout cela soit réalisé dans un milieu de vie inspirant, en écovillage!

La genèse de Respecterre

Avant de donner la parole à ceux qui donnent vie à cette entreprise, au cours des prochaines semaines, je crois important de vous parler de sa naissance et de son évolution. Car son parcours est très intéressant et de le connaître permet de mieux saisir le contexte actuel. C’est aussi un modèle entrepreneurial durable, qui montre plusieurs facettes intéressantes :

  • Le pouvoir de transformer une problématique de société en solutions constructives;
  • La capacité d’utiliser l’expérience professionnelle de plusieurs personnes vers un nouveau modèle d’entreprise;
  • Le poids des valeurs et convictions profondes nécessaire à la recherche de pratiques durables;
  • L’influence positive d’un mode de vie sain, collectif et durable (ici, vécu dans un écovillage).

Une question de survie

Respecterre est née en 2007, mais il faut remonter aussi loin que 1990 pour retrouver ses racines. L’écovillage était en plein développement. Les familles avait fondé ce site avec pour but principal d’offrir une école alternative à leurs enfants, et la création d’emplois à proximité était privilégiée afin que les parents n’aient pas trop à voyager et puissent participer plus activement à l’éducation de leurs enfants. Alors que la communauté naissante peinait à joindre les deux bouts, l’idée a émergé de se lancer dans la sous-traitance de couture avec des installations à l’écovillage. Est donc née la première entreprise de confection de vêtements à la Cité Écologique, HIGHTEX S.E.N.C. (tous les travailleurs étaient des associés). Il y avait à cette époque cinq entreprises de couture dans le village de Ham-Nord, et celle de la Cité a pu se développer en bonne partie grâce à l’aide et l’expertise de ces dernières. De cette manière, presque tous les parents de l’Écovillage ont appris à coudre. L’entreprise a crû rapidement, offrant plus de 80 emplois à son apogée. Au travers des époques, les gens ont cousu pour Sears, La Senza, La Baie, RGR, Milton, Effigi, Avanti. Malgré quelques tentatives sporadiques échouées de démarrer sa propre ligne de vêtements, HIGHTEX a toujours confectionné pour les autres, dans l’environnement de la mode «prêt-à-jeter». L’entreprise ne possédait pas alors de vocation écologique : elle était axée sur la survie de l’écovillage. La confection se faisait alors dans une grange, recyclée à cet effet (c’était peut-être l’aspect le plus écologique de HIGHTEX!), et dans une vieille maison agrandie par des rallonges avec un corridor qui reliait les deux. En 2003, toujours au maximum de sa capacité, coudre dans une grange n’était plus d’actualité. HIGHTEX construisit alors un nouvel atelier de couture.

Contexte mondial changeant, adaptation nécessaire

Malheureusement, cela coïncida avec la délocalisation vers l’Asie des emplois dans le milieu textile. Les années qui suivirent furent difficiles : les contrats ne cessèrent de diminuer et les prix pour les confectionner, aussi. En 2007, le chiffre d’affaire s’est scindé en deux. Dans cette optique, il a encore fallu redresser la barre afin d’éviter le naufrage. C’est ainsi que la deuxième génération de l’écovillage, qui savait aussi coudre et avait graduellement intégré l’entreprise, lança Respecterre S.E.N.C., avec pour but de recréer de l’emploi et de ne plus dépendre de contrats extérieurs (prôner une sorte d’autodétermination). Le marché fut sondé et il en est ressorti qu’une ligne de vêtements écologiques axée sur le yoga serait une niche intéressante. La transition fut toutefois difficile, exigeante : « Être un simple sous-traitant et devenir un manufacturier complet est un énorme virage. De la création au marketing en passant par la vente au détail et en gros, les nouveaux apprentissages et les défis étaient légions! » explique Karen, responsable de la production. Respecterre a aussi voulu en relever un de plus, soit celui d’être écologique et éthique : en utilisant des tissus en fibres naturelles – coton bio, chanvre, bambou, lin, tencel – faits au Canada, et des teintures certifiées sans danger pour la santé. C’était dès le départ leur chance de survie : trouver une niche spécialisée, offrir aux citoyens un concept alternatif de la mode, être local et écologique. Voilà comment est néeRespecterre!

Un mode de vie durable

Depuis 2007, l’entreprise a su relever des défis énormes, comme l’obtention et la perte constante de nouveaux contrats, la fermeture de détaillants, la gestion autonome du site internet, la formation d’employés spécialisés en confection de tout genre. Le résultat actuel, un virage vert et une offre diversifiée de vêtements, est le fruit de plusieurs efforts humains, de gens en qui se logent des valeurs très profondes : la valorisation du travail d’équipe, de l’emploi pour l’écovillage et la municipalité, de l’écologie et l’éthique… bref, l’importance d’un mode de vie durable!

La parole aux membres de Respecterre

Voilà, je vous ai présenté, ici, le portrait d’une entreprise de la mode qui va à contre-courant. Je dirais qu’au-delà de l’écologie, le fil conducteur de ce succès est le groupe d’individus derrière cette création. C’est pourquoi, comme je vous en ai vendu le punch plus haut, j’aimerais leur donner la parole. Je vous invite donc, au cours des prochaines semaines, à lire le récit de divers employés de Respecterre sur le blog de Respecterre. D’inspirantes personnes qui possèdent des histoires de vie très différentes mais qui, globalement, se rejoignent tous en partageant des valeurs humaines et écologiques, et un désir d’aller à contre-courant dans le monde rapide et jetable de la mode.

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